Pour une mise en œuvre des R.E.E.L.


Depuis plusieurs mois Adaptation Radicale se préoccupe plus particulièrement du développement de l’entraide, avec cette idée qu’elle est l’une des réponses évidentes ou du moins logiques et normales, aux situations critiques occasionnées par les processus d’effondrements que nous observons de manière récurrente et dont la fréquence et l’intensité ne cessent d’augmenter.
Cela s’inscrit dans notre raison d’être.
Une de nos récentes initiatives en cette direction a été la création des Jeux de l’Entraide, une manière ludique et pédagogique de diffuser cette idée de la nécessité de l’entraide pour faire face à l’adversité.
En cela notre démarche s’inspire et rejoint de manière étroite les travaux de Pablo Servigne sur le couplage de l’effondrement et de l’entraide.
Très logiquement nous avons organisé avec lui une soirée de dialogue en visio (le 16 octobre 2025) à l’occasion de la sortie de son dernier livre « Le réseau des tempêtes. Manifeste pour une entraide populaire ». Notre intention dès le départ, était de nous interroger avec lui sur la manière de décliner ces réseaux des tempêtes localement afin qu’ils deviennent des réalités tangibles.
Nous avons engagé, dans cette intention, une démarche de réflexion partagée avec tous ceux désireux de la soutenir afin de la transformer en projet. Pour cela, nous développons un processus d'intelligence collective, visant tout à la fois, à mettre en évidence les initiatives existantes pour le développement de l’entraide locale, et à développer un espace de projection partagée afin qu’elles puissent s’intensifier et se concrétiser dans la réalité quotidienne.
Nous avons déjà prolongé la soirée de dialogue avec Pablo Servigne, par deux autres soirées consacrées à la conception réflexive et méthodologique de tels réseaux. La première soirée (14 novembre 2025) qui a rassemblé une quarantaine de personnes, nous a inspiré l’acronyme «R.E.E.L. » pour désigner notre démarche, avec cette intuition qu’en réfléchissant les Réseaux d’Echange et d’Entraide Locaux, nous pouvions entrer d’une certaine manière dans la réalité de l’entraide. La deuxième soirée (17 décembre 2025) avait pour objectif de creuser cette intuition, en cherchant à mieux concevoir ce que pouvaient être ces R.E.E.L. Une trentaine de personnes ont pu participer à cette réflexion, à l’occasion d’ateliers facilités en intelligence collective.

Les ateliers comportaient 3 questions :

  • 1ere question : comment concevez-vous un R.E.E.L. ? De quoi cette appellation est-elle évocatrice pour vous ?
    • 2ème question : connaissez-vous sur votre territoire, des structures, associations, mouvements ou des pratiques qui pourraient être des supports pour ces R.E.E.L. ? en quoi ?

  • 3ème question : Pour vous, quelles sont ou quelles peuvent être les valeurs-clé du fonctionnement au quotidien de tels R.E.E.L. ; et les difficultés principales qui pourraient les entraver ?

Ce texte est le résultat de l’analyse des synthèses réalisées dans les 5 ateliers conduits et facilités en parallèle.

1) Une première chose est ressortie très clairement : l’entraide est une réalité existante polymorphe. Elle ne revêt pas une forme unique. Elle est à la fois formelle , mais surtout, peut-être, informelle.
Plusieurs groupes ont relevé que l’entraide existait déjà souvent de manière informelle et à bas bruit en milieu rural en particulier, stimulée entre autre par la précarisation des situations sociales grandissante de la population.
Une autre remarque importante a pu être faite (confirmant les travaux et les observations des chercheurs) : l’entraide est une composante « naturelle » de notre espèce humaine et s’exprime de manière spontanée dans les relations sociales entre les individus et les groupes ; et en particulier lorsque la nécessité le commande.
En dehors de cette nécessité, il est possible toutefois d'aller vers ses voisins, de ne pas hésiter à demander de l'aide, et aussi à la proposer, pour initier des relations d'échanges réguliers (la "voisinalité"), comme une forme de Restauration de pratiques "ancestrales"
Une troisième observation a été relevée : ces mécanismes d’entraide qui pouvaient faire partie des cultures rurales (liées en particulier au mode de production agricole nécessitant la mobilisation d’une force de travail collective aux périodes moins mécanisées) et s’inscrivant aussi dans des logiques économiques commandées par l’impératif de la subsistance, ont été largement comprimés, laminés, invalidés par le développement d’une économie marchande (fondée sur la consommation et l’échange monétaire).
Lors d’un des ateliers, il a été noté aussi que l’entraide ne revêtait vraisemblablement pas les mêmes formes en ville, à la campagne, ou selon qu’elle était médiée par des plateformes informatiques ou des réseaux sociaux.
S’agissant des formes plus structurées de l’entraide aujourd’hui, elle revêt également des formes diversifiées.
L’entraide se manifeste essentiellement par des actions concrètes ajustées à des besoins primaires comme se nourrir, se loger, contribuer à des tâches productives collectives ; les chantiers participatifs ; mais elle peut aussi s’exprimer au travers des activités de soutien de nature psychologique.
L’une des conditions de l’entraide en temps ordinaire est bien celle de la proximité entre les personnes, pour des raisons pratiques, même si à l’occasion de catastrophe elle peut se développer et se manifester à distance.
Un point important a aussi fait l’objet d’un débat au sein des ateliers de réflexion sur la définition des R.E.E.L : la place de la perspective de l’effondrement. Le fait que les personnes présentes à ces ateliers se sentaient de manière majoritaire dans la perspective de l’Adaptation Radicale, donnait à l’idée que l’entraide était une nécessité pour se préparer à l’effondrement, une dimension assez prégnante. Pour autant, un certain nombre de personnes ont pu aussi affirmer que l’effondrement ne devait pas être une perspective exclusive et primordiale ; qu’il était aussi important de concevoir ces réseaux d’entraide en dehors de cet horizon, pour leur donner une dimension plus ordinaire, quotidienne.

2) La deuxième question qui portait sur l’identification des réseaux existants, a permis de préciser leur grande diversité et portée. Chaque personne pouvait témoigner de la connaissance de structures, d’organisations, d’associations se donnant comme objectif l’entraide sous une forme ou sous une autre.
Sans que cette liste puisse être exhaustive , ont été cités :
- Les S.E.L.
- Les Carrefours du Possible
- Les cellules SOLARIS (souvent inspirantes)
- Les réseaux sociaux et de sites Web spéficiques (FB, WhatsApp, Télégram, TrégorSolidaire, Option A…)
- des confréries (spirituelles ou religieuses)
- Les monnaies locales
- Les repair café
- Les ressourceries
- les associations caritatives
- associations spécifiques (exemple « terre de liens »…)
- fêtes de quartier, des voisins
- Les Coop Bio
- les réserves communales de sécurité (RCS) qui commencent à se mettre en place
- etc
Certaines de ces structures ou organisations, constituent des réseaux ayant une audience sur l’ensemble du terroire, d’autres sont des intitiatives isolées, purement locales.
Ceci inspire l’idée que c’est au plus près du local qu’un inventaire doit pouvoir être fait pour donner sa visibilité à ces R.E.E.L. disséminés.

3) La 3ème question portait sur les valeurs et les difficultés qui pouvaient porter ou freiner cette mise en place des R.E.E.L.
L’une des valeurs qui pourrait résumer d’une certaine manière la portée des R.E.E.L. est le degrè d’ouverture. Ce terme cherche à mettre en exergue le fait qu’il est important pour que l’entraide puisse se développer, qu’elle ne soit pas l’expression d’un « entre-soi », mais qu’elle puisse aussi relier des personnes qui n’appartiennent pas aux mêmes milieux, et qui peuvent avoir par ailleurs des opinions, des croyances, des idéologies différentes, voire parfois opposées. L’entraide est une manière de transcender des différences ; mais du coup elle suppose qu’on puisse manifester pour les autres de la bienveillance, de l’écoute, de l’attention, de la tolérance, de l’accueil. C’est notre capacité humaine d’empathie et de compassion qui peut permettre cette disposition comportementale.
Les réflexions collectives ont aussi mis en évidence , des conditions facilitant le développement des R.E.E.L. :
- Le développement de la convivialité
- Des capacités relationnelles et organisationnelles
- Des capacités d’animation de réseaux et de groupes
- Des capacités pédagogiques pour faciliter la compréhension des processus d’effondrement
- La production de la confiance
- Un travail d’inventaire des compétences et des ressources de chacun sur lesquelles peut reposer l’entraide de manière efficace et opérationnelle
- De la disponibilité – s’entraider demande du temps…
- L’engagement dans l’action concrète pour dépasser la « parlotte » et la « rumination » sur la situation (Aller de l’avant).
Les difficultés relevées concernent essentiellement :
- La disponibilité et l’effort à faire pour sortir de sa zone de confort, se décider et ne pas hésiter à aller vers les autres et en particulier ses voisins qu’on ne connait pas forcément
- Pouvoir sortir ainsi des réseaux affinitaires plus réconfortants pour soi
- L’équilibrage des engagements de telle sorte que tout ne repose pas sur un petit noyau « volontariste » et en même temps maitriser les phénomènes d’égo ou de prise de pouvoir (la question de la souveraineté individuelle).

Au final, une question s’est posée de savoir si, au regard de cet existant très riche quand on l’analyse , il était opportun de créer de nouvelles structures ?
Ceci donne sans doute une indication importante pour concevoir les R.E.E.L. Ceux-ci ne sont pas une nouvelle structure venant prendre sa place dans une réalité de l’entraide diversifiée.
Les R.E.E.L. peuvent alors se comprendre comme une démarche volontariste, non pas tant de rassemblement ou de fédération formelle de l’existant, mais plutôt de visibilisation et d’intensification des relations entre les structures et les pratiques existantes localement. Cela rejoint une logique d’archipellisation.

Une telle démarche et ambition, nécessite sans doute encore pour être bien comprise, un travail d’approfondissement, permettant peut-être de préciser sa méthodologie pour la réaliser.
Plusieurs fois, il a été suggéré de « commencer petit » ; sans doute une manière de dire qu’il faut dans cette ambition, faire preuve d’humilité, de ne pas penser qu’il s’agit de révolutionner ce qui existe, ou de faire du nouveau, mais juste d’agir localement pour que ce qui existe soit mieux vu par tous et donne à un plus grand nombre l'envie de participer de ce mouvement ordinaire de l’entraide.

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