Discussion sur les spiritualité(s)
Pendant près de deux ans et demi, les membres du collectif Adaptation Radicale Métropole Lilloise ont mené une conversation collective sur la place de la spiritualité dans une démarche d’adaptation radicale. Ce processus, initié par une question lors d’un échange public en octobre 2023, a traversé plusieurs phases : un conflit initial, un travail de clarification, des séances de discussion structurées, et un échange conclusif avec Pablo Servigne en février 2025.
1. La question initiale et ce qu’elle révèle
Tout part d’une interrogation formulée par Nadège lors d’un échange public avec Makan Fofana en octobre 2023 : « Est-ce que les scientifiques devraient avoir plus de spiritualité ? »La question, telle que posée, a provoqué une réaction vive de la part de Virginie, enseignante-chercheuse en biologie, pour qui la spiritualité relève de l’intime et ne doit exercer aucune influence sur l’activité scientifique.
Ce désaccord initial est révélateur. Il montre que le mot « spiritualité », dans le contexte français, fonctionne comme un détonateur. Il active simultanément plusieurs registres — religieux, ésotérique, philosophique, existentiel — et génère des malentendus précisement parce qu’il est polysémique. La suite du processus peut se lire comme une tentative collective de démêler ces registres.
2. Le problème de la polysémie
Les échanges ont fait apparaître au moins cinq acceptions différentes du mot « spiritualité », qui coexistent dans les usages ordinaires sans être clairement distinguées.La spiritualité comme expérience religieuse
C’est l’acception la plus immédiate dans le contexte français. Elle renvoie à la relation personnelle avec une réalité transcendante (Dieu, le divin). Jean-Philippe Cassar en a proposé une explicitation chrétienne articulée autour de la reconnaissance d’un amour premier, de la compassion et du détachement matériel. Cette acception est celle qui génère le plus de résistance dans le cadre laïc français.La spiritualité comme quête de sens
Le rapport entre spiritualité et quête de sens a été souligné par plusieurs participants. Cette acception, plus large, englobe aussi les démarches philosophiques. Jean-Philippe a d’ailleurs rappelé la distinction entre science (qui répond au « comment ») et spiritualité (qui interroge le « pourquoi »), en s’appuyant sur Karl Popper et la démarcation entre science et métaphysique.La spiritualité comme reliance
Kevin a défendu une vision de la spiritualité centrée sur la connexion : à soi, aux autres, au vivant, au sacré. Pour lui, « être spirituel, c’est incarner davantage d’amour dans son quotidien ». Cette acception rejoint la notion de « reliance » développée par Edgar Morin et réinvestie par le Travail Qui Relie de Joanna Macy. Thierry Raffin a prolongé cette piste en mobilisant Spinoza et Pierre Hadot : la spiritualité comme attention portée à ses émotions et ses déterminations, en vue d’orienter ses actions « en conscience ».La spiritualité comme dimension cognitive et émotionnelle
Virginie a progressivement reformulé sa position en faisant de l’esprit critique « la seule spiritualité qui lui convienne ». Cette définition renvoie à la capacité de penser par soi-même et d’exercer son jugement face aux discours d’autorité. Elle a aussi soulevé un soupçon politique : la promotion de la spiritualité pourrait servir à dépolitiser les enjeux ou à combler un vide laissé par le recul des idéologies, voire à ouvrir la porte à des discours extrémistes.La spiritualité comme énergie collective
Certains échanges ont fait émerger une acception plus diffuse : la spiritualité comme énergie d’un groupe qui partage des valeurs, comme force qui anime un collectif dans l’adversité. Cette dimension est proche de ce que les anglophones nomment « inner resilience ».3. Trois tensions structurantes
Individuel / Collectif
La première tension porte sur le statut de la spiritualité : est-elle strictement une affaire personnelle, ou a-t-elle vocation à irriguer les pratiques collectives ? Le modèle laïc français tend à renvoyer la spiritualité dans la sphère privée. Mais plusieurs participants ont argué que face à l’ampleur des crises écologiques, le « containment » de la spiritualité dans l’individuel est insuffisant : si les affects déterminent les comportements collectifs (Spinoza/Thierry), si les valeurs orientent les choix de société (IPBES), alors la question spirituelle est déjà politique, qu’on le veuille ou non.Science / Valeurs
La deuxième tension concerne la relation entre démarche scientifique et dimension axiologique. Le pad documente avec précision cette ligne de crête. D’un côté, la charte d’ARf rappelle que le mouvement ne fait la promotion d’aucune solution « spirituelle ». De l’autre, l’IPBES identifie le travail sur les valeurs et les récits comme l’un des leviers du changement transformateur. L’enjeu n’est pas de spiritualiser la science, mais de reconnaître que les choix que la science éclaire — faut-il protéger les générations futures ? faut-il préserver la biodiversité ? — sont des choix de valeurs, pas des conclusions scientifiques.Jean-Philippe a formalisé cette distinction en s’appuyant sur Popper : la science délimite son domaine par la réfutabilité, les questions de sens relèvent de la métaphysique. Mais il a aussi pointé un risque : l’introduction d’une figure spiritualisée de la nature (Gaïa) peut dériver vers une clef d’interprétation qui se substitue à l’explication scientifique, voire légitime l’inaction (« il faut adorer Gaïa » plutôt que comprendre les mécanismes climatiques). Virginie a repris cette mise en garde en soulignant le risque d’une « incapacité à sortir de sa discipline, à nier les conséquences politiques des connaissances » — un déficit non pas de spiritualité mais de citoyenneté.
Rassembler / Cliver
La troisième tension est pragmatique. Parler de spiritualité, est-ce que cela rapproche ou éloigne les gens ? Le groupe a constaté que le mot lui-même est clivant dans le champ militant français. Mais plusieurs ont argué que la capacité à mener cette « conversation difficile » fait précisément partie de la mission d’Adaptation Radicale, au titre du R de Réconciliation. L’enjeu n’était pas de tomber d’accord sur une définition, mais de démontrer qu’il est possible de discuter d’un sujet qui crispe sans rompre le lien.4. Pistes de dépassement
Le glissement sémantique : de la spiritualité à l’adaptation intérieure
Le principal acquis du processus est un déplacement lexical. Plutôt que de parler de « spiritualité », le groupe a progressivement convergé vers la notion d’adaptation intérieure, par analogie avec la « transition intérieure » déjà formalisée dans d’autres mouvements. Kevin a introduit le terme d’« intériorité citoyenne », emprunté à Pablo Servigne et Nathan Obadia, comme formulation moins clivante.
Ce déplacement n’est pas un simple euphémisme. Il opère un élargissement thématique.
L’adaptation intérieure, telle qu’esquissée dans les échanges, englobe plusieurs dimensions : les valeurs et les récits auxquels on adhère, le registre cognitif (biais, déni, complexité), le registre émotionnel (éco-anxiété, deuil, éco-émotions), la dimension proprement spirituelle pour celles et ceux qui s’y reconnaissent, la santé mentale, et les compétences relationnelles (discussion, coopération).
La reconnaissance d’un domaine non-scientifique légitime
Le groupe a identifié un point d’accord sous-jacent : il existe un domaine de questions — celles qui portent sur les valeurs, le sens, les finalités — qui ne relève pas de la démarche scientifique mais qui n’en est pas moins légitime. La science éclaire les chemins possibles ; le choix duchemin relève d’autre chose. Nommer et reconnaître cet « autre chose » sans le réduire à la religion ni le dissoudre dans le développement personnel est précisément le défi posé par la conversation.La méthode comme résultat
Julien a souligné un point essentiel : l’un des enjeux de la discussion était de « montrer comment on travaille une question, à partir du différend initial et comment on compose avec plusieurs visions ». En ce sens, le processus est aussi le produit. La capacité du groupe à traverser un désaccord sur un sujet aussi inflammable que la spiritualité, sans rupture ni consensus forcé, constitue en elle-même une forme d’adaptation intérieure collective.
5. Questions ouvertes
Le processus laisse plusieurs questions en suspens, qui pourraient structurer la suite des travaux.
La question de la vigilance.
Virginie et Jérôme ont soulevé la question des dérives possibles : dérive sectaire, dérive ésotérique, instrumentalisation politique de la spiritualité.
Cette vigilance est-elle un simple garde-fou ou un élément structurant de toute démarche d’adaptation intérieure au sein d’ARf ?
La question de l’ancrage pratique.
Les échanges sont restés largement conceptuels. Le groupe a évoqué des pistes pratiques — rituels non religieux (Cérémonie de la Terre), ateliers de Travail Qui Relie, formats artistiques — mais sans les développer. Comment passer de la conversation à l’expérimentation ?
La question des partenaires.
Le groupe a identifié des interlocuteurs potentiels (Centre spirituel du Hautmont, MRJC, campus Laudato Si, RAFUE, réseaux TQR, chercheurs en sciences humaines). Mais la nature de la collaboration reste à définir. S’agit-il de co-produire des contenus, de partager des pratiques, d’organiser des rencontres ?
La question du positionnement d’ARf.
La charte stipule que le mouvement ne promeut aucune solution spirituelle. Mais l’existence même d’un espace de discussion structuré sur ces questions constitue déjà un positionnement. Où placer le curseur entre l’accueil de la diversité des approches et le maintien d’un cadre commun ?En guise de conclusion
Ce que révèle cette conversation, au fond, c’est moins un désaccord sur la spiritualité qu’un désaccord sur les mots et les cadres d’interprétation. Quand Virginie défend l’esprit critique, quand Kevin parle de reconnexion au vivant, quand Jean-Philippe invoque la compassion chrétienne, quand Thierry mobilise Spinoza et quand Virginie reformule sa question en «comment être des citoyens libres et conscients », tous désignent un même territoire : celui des ressources non-matérielles dont les individus et les collectifs ont besoin pour tenir face à ce qui vient.
La difficulté est que ce territoire n’a pas de nom consensuel dans la culture française contemporaine. « Spiritualité » est trop connoté, « développement personnel » trop individualiste, « transition intérieure » encore trop vague. La notion d’« adaptation intérieure », parce qu’elle s’inscrit dans le cadre conceptuel propre à Deep Adaptation et qu’elle fait le pendant exact de l’adaptation collective/extérieure, offre peut-être le meilleur point d’ancrage pour la suite des travaux.
Reste que la conversation elle-même — avec ses tensions, ses déplacements, ses moments de reconnaissance mutuelle — constitue la meilleure démonstration de ce qu’elle cherchait à penser. Comme l’a résumé un participant : « On n’a pas la même vision du monde, mais on s’est écouté. »